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Charles Beauté est né en 1985. Juliette Goiffon est née en 1987. Ils sont diplômés des arts-décoratifs de Strasbourg (HEAR) et des beaux-arts de Paris. Ils changent régulièrement de lieu de travail.

Prônant un art de la résistance aux systèmes qui relèguent l’artiste à l’unique fonction de “concepteur d’œuvres”, ils mènent conjointement des activités d’exploration, de recherche, d’expérimentation, et de documentation. La logique d’accélération propre à notre société, produisant des phénomènes d’apparition et de disparition d’objets, d’images et d’idées, est au coeur de leur pratique. Échafaudant les règles d’un jeu entre imaginaire, faux semblant et expérimentation scientifique, ils cherchent à pointer les zones grises, bugs et aberrations de cet état de fait.

Continuous Improvement, texte d’Ingrid Luquet-Gad

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Juliette Goiffon et Charles Beauté. « Continuous Improvement ». Galerie Eva Meyer.

Qu’il s’agisse du métier à tisser, de la chaîne d’assemblage ou dans, une certaine mesure, de l’ordinateur, tous ces outils de production comportent un aspect intrinsèquement rassurant. Pourquoi ? Parce qu’il nous sont extérieurs. Ces machines, une fois la journée de labeur accomplie, nous pouvons leur tourner le dos. Sur l’échiquier d’une vie moderne sans aspérités, efficace et climatisée, l’humain se meut sans encombres. Dans un rêve parfaitement corbuséen, nous délaisserions la zone dévolue au travail pour nous diriger vers la zone de loisirs, puis la quitterions pour la zone domestique - celle de la récupération de la force de travail. Pour utopique qu’il soit, ce fantasme de la séparation spatiale entre les activités persiste également dans la description synchronique que fait Marx de la société communiste idéale : le règne de la liberté commence lorsque l’homme est à même de s’échapper de la sphère de production matérielle proprement dite, lorsque la satisfaction des besoins naturels, nécessaires à la conservation et à la reproduction de la vie, se fait dans le cadre d’une journée de travail réduite laissant suffisamment de place aux activités de l’esprit à sa suite.

Pourtant, à l’orée du siècle qui s’inaugure, ces considérations semblent bel et bien en voie d’être définitivement dépassées. Non pas que les progrès technologiques aient rendu le travail dispensable. Au contraire, nous sommes entrés dans l’ère de la symbiose : nous sommes devenus nous-mêmes des êtres composites, fusionnant avec l’outil de production. Ce devenir-chair de la production repose sur un paradoxe. Comme si l’on retournait l’arme contre nous, le travail est devenu travail sur soi, et le corps à la fois moyen et fin. Ce dont il s’agit ici est de la course à l’optimisation effrénée de nos propres capacités. Car l’avènement du travailleur indépendant n’a pas que des avantages : devenu sa propre marque, forcé à être toujours plus inventif, flexible et disponible, le travailleur du futur – et le futur s’amorce déjà – est devenu son propre produit. Comme les rutilants bien de consommation que ses ancêtres manufacturaient à la chaîne, étudiés pour appâter le plus efficacement possible l’acheteur, le travailleur du futur se doit lui-aussi d’être le plus attrayant du rayonnage.

Ce sont ces mutations qui infusent le cycle de trois expositions conçu par le duo Juliette Goiffon et Charles Beauté. Initié lors de la 66e édition de Jeune Création, où ils présentaient ’x’ hours before deadline, une installation évoquant un futur espace de travail potentiel, il se clôturera cet été avec un volet consacré au management au Centre d’art la Halle des Bouchers à Vienne. A la Galerie Eva Meyer, l’exposition « Continuous Improvement » montre ce à quoi pourrait donner naissance cette logique de développement intensif de soi dans un futur proche. Basée sur le rapport au corps, Continuous Improvement » prend ainsi la forme d’un environnement à mi-chemin entre l’espace de travail collectif et la salle de sport individuelle. Au mur, des miroirs colorés sont gravés de slogans positifs : « Today, you are you. There is no one alive who is you-er than you », lit-on. Ou encore : « One small step can change your life ». Ces messages placidement tautologiques se détachent sur fond d’informations chiffrées et de motifs géométriques. En s’éloignant, on se rend compte que ceux-ci constituent des visages primitifs, les mêmes que l’on retrouve plus loin sous forme de masques de laiton, ainsi que gravés sur les tapis sous nos pieds.

Ces visages qui nous fixent, yeux et bouche béants, sont réduits aux fondamentaux - ceux qui, à partir d’un minimum de référents, nous font spontanément reconnaître une forme humaine. Frappés de lettres et de chiffres à certains endroits, fragmentés en parties distinctes, ils dotent la rentabilisation à outrance d’une apparence. Pour réaliser les masques, le duo s’est basé sur des dessins brevets de liftings et d’électrostimulateurs accessibles via le moteur de recherche Google Patent Search. Tels des effigies de dieux primitifs, ces faciès augmentés témoignent d’une nouvelle religion, plus monothéiste que jamais, puisque c’est dès lors à soi-même que s’adresse le culte : ce culte, pour reprendre le terme du philosophe Boris Groys, est celui de l’ « autodesign ». Or précisément, ce nouvel avatar de l’ultra-libéralisme trouverait notamment sa préfiguration dans l’artiste et ses manières de produire, représentant une frange expérimentale du néolibéralisme, à la fois victime et exemplification de ses dérives. C’était notamment la thèse de Luc Boltanski et d’Eve Chiapello dans leur séminal ouvrage « Le Nouvel Esprit du Capitalisme » (1999), reprise et augmentée par Pierre-Michel Menger dans « Portrait de l’artiste en travailleur » (2003).

Pour Juliette Goiffon et Charles Beauté, la réflexion sur le travailleur du futur ne s’incarne pas uniquement dans des représentations : elle s’invente à mesure qu’elle se construit, à même la matière. En témoigne la volonté d’avoir recours à la gravure directe, pour laquelle il leur a fallu mettre au point une technique nouvelle et construire une machine. Par ce procédé, rien n’est imprimé, rien ne s’ajoute par superposition, rien n’est extérieur à la matière-corps. Les schémas et les encouragements affleurent à même la membrane sensible, faisant résonner la proximité sémantique de « design » et « dessin » : à même la peau, chacun porte le mapping de son propre avenir radieux.

Ingrid Luquet-Gad


Art Press n°433, texte de Julie Crenn

Le Quotidien de l’art, texte de Pedro Morais, 19 février 2016

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Juliette Goiffon et Charles Beauté : Corps-outil et lifting

Juliette Goiffon et Charles Beauté emploient les codes esthétiques de l’entreprise et du marketing du bien-être, dessinant une cartographie de nos angoisses et phobies contemporaines : management, yoga et chirurgie esthétique – nouveaux symboles d’une religion primitive, dopée à la transformation optimisée de soi. Ils exposent à la galerie Eva Meyer à Paris avant un nouveau projet au centre d’art la Halle des bouchers à Vienne, dans l’Isère.

Quand les théoriciens Alex Williams et Nick Srnicek sont venus au Centre Pompidou en 2014 proposer une conférence sur leur manifeste de l’accélérationnisme, le malaise était palpable. Leur proposition d’un post-capitalisme se basant sur une reprise en main des avancées technologiques, selon eux délaissées par une gauche nostalgique – repliée sur l’action directe, les petites communautés, la nourriture locale, les zones autonomes temporaires – faisait grincer des dents. Malgré leur désir de dépasser le capitalisme néolibéral à travers l’automatisation de la production, cela ne pourrait se faire qu’à l’intérieur même du système qu’ils critiquaient et à grosses doses d’optimisme dans un monde futur « post-travail ».Ce paradoxe traverse nombre de démarches artistiques actuelles, oscillant parfois entre la prise en compte d’un réel accéléré et complexe, et la stricte adoption fascinée des avancées technologiques. Comment situer alors la démarche des artistes Juliette Goiffon et Charles Beauté ? S’ils emploient les codes esthétiques de l’entreprise et du marketing du bien-être, quelque chose dans leur travail penche inexplicablement vers l’angoisse. Des morceaux de corps modélisés en images 3D se déplacent lentement dans une vidéo aux sous-titres à forte charge émotionnelle à propos de questions médicales (récupérés sur des forums santé sur Internet), déployant une cartographie des inquiétudes et phobies contemporaines. Ailleurs des sculptures minimales où des gestes caressent des volumes neutres reproduisent des notices Ikea pour le montage d’un bureau. L’étendue globale d’un design prétendument neutre a besoin d’empathie, confondant information et publicité. Ce qui n’empêche pas le trouble poétique dans la machine bien huilée du commerce des images. La série de photos « Études de ciel » sème le doute autour de points lumineux suspects (des apparitions extraterrestres supposées trouvées sur Internet), dont la véracité importe moins que l’expression de notre désir d’y voir des formes étrangères non identifiables. Qu’est-ce qui pourrait mieux définir l’envie de regarder de l’art, ou les tentatives de reproduire le ciel qui traversent l’histoire de la peinture ? De la même façon, Sandy Island est une île présente sur des atlas et cartes maritimes jusqu’en 2012, suivant la reproduction de relevés réalisés en 1776 par le capitaine Cook, malgré le fait qu’elle n’ait jamais existé. Juliette Goiffon et Charles Beauté donnent à l’île une forme gélatineuse, une sorte d’hologramme fantomatique, plongée dans un aquarium où elle se diluera comme un nuage. Ils cherchent ainsi à confondre les phénomènes médiatiques et scientifiques, amplifiant le rôle de la fiction et de la rumeur. Sinon comment interpréter leur fascination par les météorites, ces cailloux tombés du ciel ? Ils peuvent mouler un fragment de la plus grosse météorite de l’histoire, tombée en Sibérie en 1947 et exposée au musée minéralogique de Paris, ou réaliser une vidéo avec des extraits – glanés sur eBay – d’annonce de vente de ces objets cosmiques photographiés dans le creux de la main. La technologie actuelle n’a pas réduit notre perplexité face à des formes ancestrales, le disque dur connecté de notre mémoire reste archéologique.D’ailleurs, malgré l’esthétique high-tech de leurs installations, Juliette Goiffon et Charles Beauté réalisent tout eux-mêmes : « Nous reproduisons les savoir-faire avec ce que nous avons sous la main, souvent en prenant leur contre-pied : en imprimant en 3D des objets plats, en scannant des choses transparentes… ». L’exposition à la galerie Eva Meyer radicalise la confusion entre atelier et laboratoire, à l’image de l’indistinction croissante entre le mobilier domestique et l’esthétique d’entreprise. Une table en aluminium apparaît comme un autel techno scientifique avec des plexiglas colorés où sont gravés des brevets pour masques de chirurgie esthétique. Partout dans l’exposition, on retrouvera des slogans qui évoquent autant des phrases d’encouragement liées aux pratiques d’empowerment (utiliser le langage de façon à renverser une situation de fragilité) que les méthodes de coaching du management d’entreprise. La performance de soi a quelque chose d’ambigu, signifiant à la fois la possibilité de se transformer et de choisir son corps, mais aussi la pratique d’un travail-sport visant la productivité maximale. Les masques de lifting apparaissent alors comme « des figures de dieux primitifs ou des avatars d’une intelligence artificielle » et cette nouvelle religion individualiste devient l’assujettissement de soi à une efficacité optimisée. Vite, alors, l’accident.

Droguistes, texte d’Éric Loret, 26 janvier 2016,

Catalogue de l’exposition Possibles d’un monde fragmenté , entretien avec Camille Paulhan, 2014.

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La question vous a déjà sans doute été beaucoup posée : comment produisez-vous vos pièces à deux ?

Charles : Avant, quand on nous posait la question, nous nous sentions obligés de répondre que nous fonctionnions en ping-pong. Mais en réalité nous n’avons pas de méthode. Pour chaque projet, il faut réinventer une façon de travailler ensemble.

Juliette : L’intérêt de notre collaboration, c’est que nous avons des façons de penser et de travailler ainsi que des références extrêmement différentes. Ce n’est que lorsque nous arrivons à nous retrouver tous les deux dans un projet que nous considérons qu’il est viable.

Concrètement, à l’atelier, comment fonctionnez-vous ?

Juliette : Nous avons un mur de références, sur lequel sont accrochées différentes images, une sorte de condensé des environnements et matériaux sur lesquels nous souhaitons travailler. Nous n’établissons pas de hiérarchies entre nos sources : peuvent ainsi se côtoyer la photographie d’une barquette en polystyrène et une œuvre de Gabriel Kuri. Ce nivellement des informations et des sources est un fait générationnel – induit en grande partie par Internet – qui nous intéresse et que nous appliquons à notre travail. Nous n’avons aucun scrupule à puiser tant dans des œuvres ou dans des livres de référence que dans des forums de discussion.

Charles : En ce moment nous réfléchissons à ce que nous allons présenter lors de l’exposition des Félicités. Plutôt que de faire une sélection de quelques pièces finies, nous aimerions donner à voir un système en créant un espace entre le laboratoire, l’atelier et l’entrepôt. Nous voulons montrer des choses à différents stades : recherche, conception, création, exposition, diffusion, stockage, archivage… et créer une confusion entre ces états.

Juliette : C’est quelque chose que nous voudrions mettre en rapport avec la manie de l’homme de vouloir tout nommer, tout classer, tout archiver, et notamment ce qui le dépasse. Il y aura donc probablement beaucoup d’éléments naturels et cosmiques dans notre installation.

Quel rapport entretenez-vous avec les nouvelles technologies, et ce qu’elles sous-tendent, leur obsolescence quasi immédiate ?

Juliette : Les nouvelles technologies nous intéressent, mais en friction avec des choses plus ancestrales, qui ont rapport avec la mémoire ou avec l’archéologie.

Charles : En bricolant, nous essayons de réaliser des objets qui semblent manufacturés. Nous ne sommes ni critiques ni bienveillants à l’égard de ces nouvelles technologies, Nous cherchons simplement à comprendre leur fonctionnement et leurs limites. Le savoir-faire nous fascine, nous regardons beaucoup de tutoriels, et essayons de les reproduire avec ce que nous avons sous la main. Nous tentons de contourner les processus qui nous dépassent, et de détourner ceux que nous connaissons.

Juliette : Nous les utilisons souvent en prenant leur contre-pied : par exemple en imprimant en 3D des objets plats, en scannant des choses transparentes... Nous cherchons à pousser les limites de ces technologies, tout en assumant le fait de ne pas savoir comment les utiliser comme il le faudrait. Il n’est pas question de chercher à combler nos lacunes, au contraire nous aimons l’idée de les entretenir.

Souvent, derrière vos bricolages, il y a l’idée de l’échec, de la faille : comment intégrez-vous ce processus expérimental à votre travail ?

Juliette : Nous cherchons à révéler ou à soulever les aberrations de certains systèmes. Tout ce que nous faisons est considéré comme une tentative : plus elle nous semble absurde et vaine, plus nous avons envie de la faire. Il peut s’agir d’archiver Internet, de créer une flaque éternelle, de transformer une plante Ikea en jungle, de domestiquer le cosmos… On retrouve souvent dans notre travail des phénomènes d’apparition, de disparition, de dématérialisation ou de conservation.

Il y a aussi un rapport à la science assez lisible dans vos travaux : comment l’envisagez-vous ?

Juliette : C’est l’idée de l’expérimentation et du test qui nous plaît : nous aimons mettre en doute, et questionner l’authenticité des choses. Il y a quelque chose qui nous semble assez comparable dans notre démarche et dans la recherche scientifique : une volonté de repousser les limites du rationnel et de faire vaciller des certitudes. La différence, c’est que le but de la science est souvent de comprendre et de prouver, tandis que nous interrogeons sans forcément chercher une réponse.

Charles : Nous sommes artistes pour pouvoir faire tous les métiers que nous voulons : en imitant, nous pouvons un jour nous essayer à être chercheurs en minéralogie, le lendemain archéologues, naturalistes ou encore astronomes. Nous aimons entretenir ce genre de fiction, et considérer notre travail comme une forme d’exploration ou de recherc


Catalogue des diplômés de l’ENSBA, Camille Paulhan, 2014.

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Dans Accélération, paru en 2005, le sociologue Hartmut Rosa tentait de déchiffrer la logique effrénée de l’accélération contaminant notre vie contemporaine. Cette accélération, produisant des phénomènes d’apparition et de disparition tout aussi rapides d’objets, d’images et d’idées, semble être au cœur de la pratique de Juliette Goiffon et de Charles Beauté. Internet y figure comme un outil privilégié, capable de conserver ou de perdre des données, dans un flux incessant où le plus futile côtoie le plus grave. Il est ainsi question dans leur travail d’obsolescence et de disparition, sans pour autant vouloir dénoncer cet état de fait : ainsi, c’est en connaissance de cause que les deux artistes réalisent Top 100, une série de plaques de laiton sur lesquelles sont gravées les pages d’accueil des cent sites Internet les plus visités en 2012. Un an plus tard, certains sont déjà oubliés ou détrônés par d’autres, sans doute tout aussi éphémères que leurs prédécesseurs. Et pour Sandy Island, le duo a réalisé en gélatine cette île légendaire apparue sur les cartes à la fin du XVIIIe siècle et seulement démentie en 2012, qui se dissout lentement dans un aquarium empli de sirop de glucose aux tons ambrés. Leurs œuvres relèvent de ce qu’ils nomment la « science d’appartement », voire du kit du petit chimiste : s’appliquant à réaliser tous leurs projets eux-mêmes, ils griment les procédés scientifiques ou industriels, s’attachant à ces démarches à la limite de l’absurde.

Dans un univers aussi instable, on ne s’étonnera pas de les voir travailler sur les systèmes en kit, qu’il s’agisse d’une maquette de maison standardisée en parpaings de paraffine (Maison-petit-prix), ou de cocotiers Ikea, nature domestiquée dans un cube de sable (Le système coco), tout comme leur Infra-jungle, nature sauvage de pacotille vibrant légèrement lorsqu’on s’en approche révélant les failles de sociétés où l’homme pense avoir une fois pour toute soumis la nature à ses besoins. Toutefois, loin de véhiculer une pensée nihiliste sur un monde jugé irréel, les œuvres des deux artistes ne sont pas dénuées de poésie : dans la vidéo La chute observée, un astronaute n’en finit pas de tomber. Mais, dans un élan que l’on jugera au choix vain ou réconfortant, n’en finit pas, non plus, de se relever.


Indices de réfraction, les Commissaires anonymes, catalogue Nouvelles Vagues du Palais de Tokyo, juin 2013.

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L’exposition « Indices de réfraction » convoque la figure du mirage : phénomène de réfraction des rayons lumineux, le mirage n’est pas une perception erronée de la réalité mais un phénomène naturel réel à fort potentiel poétique. Il est une interprétation nouvelle que subit une réalité ; un moyen de plus de défier des lectures univoques de notre société. En cette période d’expansion technologique marquée par la numérisation et la dématérialisation, pouvons-nous toujours faire confiance à nos perceptions ?

Le mirage constitue à la fois l’image de l’exploration des degrés de réalité et de la poursuite chimérique de vérité. Pour son positionnement à la fois instinctif et documenté sur l’actualité physique et numérique, le travail du binôme que forment Juliette Goiffon et Charles Beauté s’impose ainsi. Explorateurs à l’ère du monde 3.0, ils présentent pour l’exposition « Indices de réfraction » une série de pièces mettant les phénomènes médiatiques, scientifiques et naturels à l’épreuve de l’authenticité.

Le modèle du mirage dont traite l’exposition se prête à considérer le rôle de la galerie dans sa dimension équivoque et transitoire. Dans le cadre de cette recherche sur la réfraction, la déviation et l’interprétation des faits de la terre, de la science et des médias, l’exposition s’accorde à présenter la Galerie Eva Meyer comme un espace d’expériences sans vérité invariable.

Les Commissaires Anonymes présentent une sélection de pièces réalisées entre 2012 et 2013 par les artistes Juliette Goiffon et Charles Beauté. Réunis pour leur approche cosmique, ces travaux convoquent la mémoire universelle. John Younh et Charles Duke ont marché sur la Lune le 21 avril 1972. Quelles sont les « réfractions » contemporaines de cet événement mondial ? L’exposition se présente sous la forme d’une investigation sensible : l’objectif est d’agrémenter l’incidence de rumeurs scientifiques, médiatiques et anthropologiques.

Juliette Goiffon observe les transformations sensibles de la société. Charles Beauté explore les marges de la communication et de l’information. Tous deux collaborent depuis plusieurs années à la confrontation du papier et des données virtuelles, de la matière physique et du numérique. Cette exposition est l’occasion de faire état de cette recherche commune, aussi harmonieuse qu’incisive. À travers un travail d’impression, d’installations, de sculptures et de projections, ils révèlent les complexités de notre société à l’ère de sa dématérialisation. L’innovation des outils et le libre partage d’informations font d’internet un des enjeux centraux de leur travail. Les Commissaires Anonymes proposent ce binôme d’artistes comme figure de l’exploration contemporaine, à la recherche de failles technologiques et artistiques.

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The exhibition “Refractive Indexes” summons the image of a mirage. A phenomenon involving the refraction of light rays, the mirage is not an erroneous perception of reality, but an actual natural phenomenon with strong poetic potential. It is a new interpretation which reality is subjected to, an additional means to challenge any univocal reading of our society. In these times of technological expansion, marked by digitization and dematerialization, can we still trust our own perceptions ?

The mirage represents the image of both an exploration of different degrees of reality and a fanciful quest for truth. For its simultaneously instinctive and documented stance on current affairs of the physical and digital worlds, the work by the artistic duo Juliette Goiffon and Charles Beauté is a case in point. In the exhibition “Refractive Indexes,” these explorers of the era of world 3.0 are showing a series of works in which various phenomena pertaining to the media, science, and nature are put to the test of authenticity.

The model of the mirage which the exhibition addresses allows one to consider the role of the gallery in its equivocal and transitory dimension. In the framework of this research on refraction, deviation and interpretation of earth, science and media data, the exhibition fittingly presents Galerie Eva Meyer as a space for experiences devoid of unvarying truth.

Les Commissaires Anonymes are presenting a selection of works produced between 2012 and 2013 by the artists Juliette Goiffon and Charles Beauté. Brought together on the basis of their cosmic approach, these pieces summon our world memory. John Young and Charles Duke walked on the Moon on April 21, 1972. What are the contemporary “refractions” of this world event ? The exhibition takes the form of a sensitive investigation : Its aim is to enliven the impact of scientific, anthropological, and media-related rumors.

Juliette Goiffon observes perceptible social transformations. Charles Beauté explores the margins of communication and information. Both have been working together for years on comparing and contrasting paper and virtual data, and physical and digital matter. This exhibition is an opportunity to assess their joint research, which is both harmonious and incisive. Through their production of prints, installations, sculptures and screenings, the artists reveal the complexities of our society in the era of dematerialization. Innovative tools and the free sharing of information makes the Internet one of the central issues of their work. Les Commissaires Anonymes present this artist duo as an emblem of contemporary exploration, in search of technological and artistic rifts.



Hier me fascinera, Sébastien Gokalp, conservateur au Musée d’art moderne de la ville de Paris, catalogue du 58e salon de Montrouge, mai 2013.

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Hier me fascinera.

En 1972, la sonde spatiale Pioneer envoyait au reste de l’univers une plaque sur laquelle était gravée la quintessence des connaissances humaines, utopie d’un savoir universel et éternel. Il y a encore vingt ans, les changements prenaient une vie. Mais depuis, Internet, cette ressource sans fin, cette culture partagée sans high ni low a réorganisé notre manière de penser. L’obsolescence programmée a fait place au renouvellement constant, le flux a supplanté la matière, l’épaisseur du Temps s’est atomisé en zéros et uns. Plus besoin de trier, analyser, le futur se tourne vers demain sans prendre la peine de relire hier. Juliette Goiffon et Charles Beauté pointent les zones grises, bugs et aberrations de cette amnésie assumée. Mêlant technologies de pointe et profonds archaïsmes, ils tentent dans un geste désespéré et conscient de graver dans le marbre les impulsions électriques d’une milliseconde. Leurs œuvres s’interrogent sur ces informations dépassées avant même leur diffusion : ils gravent les cours de la Bourse sur du verre (Le journal des finances du vendredi vingt-huit novembre 2008) ou le top 100 des sites Internet les plus fréquentés sur des plaques de laiton (réalisé en 2012, il est pourtant déjà différent du Top 100 actuel).

L’Ile de Sable (Sandy Island) est l’emblème de ce flux d’informations massif qu’on finit par accepter sans s’interroger sur sa réalité. Cette île, mentionnée par le capitaine Cook en 1774, fut placée sur toutes les cartes, et jusqu’à Google Earth, entre la Nouvelle Calédonie et l’Australie, dans la mer de Corail. Récemment, une expédition constata qu’il n’y avait en fait qu’un fonds marin, la mention erronée de l’île ayant été reprise mécaniquement. Partant des descriptions et relevés topographiques faux mais bien réels, Juliette Goiffon et Charles Beauté réalisent une maquette qui repose entre deux eaux, au milieu d’un aquarium, en agarose, matériau avec le même indice de réfraction de la lumière que l’eau. L’île apparait et disparait à la manière d’un hologramme.

Ce jeu entre faux-semblants, imaginaire et imprécision scientifique se retrouve dans le moulage de météorite présenté ici : réalisée au musée de minéralogie de MINES ParisTech, à partir d’une pierre tombée en Russie en 1947, cette pièce est destinée à être présentée à la fois comme œuvre d’art (ici, à Montrouge) et comme fac-similé au musée de minéralogie. Cet objet unique sur terre se retrouve intégré dans un processus de production en série (le moulage), pour être paradoxalement édité à seulement deux exemplaires.

Enfants de Philippe K. Dick et d’Evariste Richer (par PMA, cela va de soi), Goiffon et Beauté brouillent les frontières entre original, copie, production artisanale et haute technologie, édition en série et unicité pour déplacer l’attention sur les nouveaux modes de circulation. Leurs œuvres, issues d’un processus scientifique, au fini industriel interrogent de l’intérieur l’utopie du progrès. Des facteurs Cheval perdus dans la Silicon Valley.

Sébastien Gokalp


Le Tigre n° 021, rubrique « Portfolios », septembre 2012.

Étapes n° 187, N-1 2010, Vanina Pinter, décembre 2010